1. "Caligula est l'histoire d'un suicide supérieur". Tels sont les mots de Camus pour décrire son oeuvre.
Caligula est l'histoire d'un suicide parce que l'empereur au centre de l'action choisit librement de laisser des comploteurs l'assassiner. Qualifier le suicide de supérieur est délicat aujourd'hui. Celui qui pose ces termes doit savoir que la société à laquelle il s'adresse est l'une des championnes du taux de suicide en Occident. Le caractère supérieur du suicide n'est pourtant pas une référence hiérarchique, ce suicide n'est pas plus vertueux qu'un autre. Il indique plutôt que l'absurdité qui y mène- le drame philosophique- est aussi le fardeau de l'empereur du plus grand empire ayant dominé le monde.
Le récit de Caligula est le déroulement inexorable vers ce suicide.
Caligula s'aperçoit à la mort de Drusilla, sa sœur et sa maîtresse, que "les hommes meurent et ils ne sont pas heureux". Dès lors, obsédé par cette vérité, puis obsédé par l'absolu qui seul pourrait changer l'ordre des choses- obtenir la lune, faire en sorte que les Hommes ne meurent plus- il tente d'exercer une liberté dont il découvrira pour finir qu'elle n'est pas la bonne. Reste la mort.

2. Cette liberté sans limite pour révolte, c'est aussi celle du meurtre, de la perversion systématique de toutes les valeurs. Caligula provoque et récuse l'amitié, l'amour, la simple solidarité humaine, le bien et le mal. Il nivelle tout autour de lui par la force de son refus et par la rage de destruction où l'entraîne sa passion de vivre.
Ces deux thèmes au coeur du récit, la soif d'une liberté sans limite et le suicide, seront aussi au coeur de l'écriture scénique.

3. Un premier manque apparaît quand il s'agit de penser Caligula pour la scène: la dimension impériale de l'histoire. Cette qualité impériale, elle est nécessaire à la tragédie. L'empereur de Rome, tout juste après la mort du Christ, est l'homme le plus puissant du monde civilisé. Le titre permanent de Princeps Senatus lui donne un pouvoir absolu. Qui d'autre pourrait tenter de mettre enfin ses gestes en accord avec son besoin intime d'impossible, d'absolu, si ce n'est ce prince aux pouvoirs illimités?
Cette qualité impériale, elle devient primordiale scéniquement quand elle cautionne directement l'action, c'est-à-dire la liberté sans limites de Caligula. L'empereur est chef des armées. Des milliers de légionnaires, depuis Auguste, campent sous les murs de Rome. Qui oserait, ou plutôt qui osera empêcher l'empereur de se mettre en ordre avec sa soif de liberté?
C'est ainsi que la révolte de cet Homme devient catastrophique, parce que c'est l'empire qui à la fois y pourvoit et en écope, et c'est ainsi qu'elle devient tragique, parce que même cet Homme n'aura pas le pouvoir de se souscrire au destin.  Mais au moment de cette prise de conscience, les mains de l'empereur sont souillées du sang de l'empire.
Présenter, représenter l'empire fut à la base du travail d'adaptation.

4. Un choeur raconte la vie de Caligula. C'est par le récit que nous fait ce choeur que sont abordés les quelques scènes essentielles du texte de Camus- le coeur du spectacle- et c'est par la manipulation sonore de ces voix, tantôt fragmentées, tantôt à l'unisson, que nous parvient la dimension impériale de Caligula.
Ce choeur est traité comme un orchestre. Les musiciens y deviennent des choristes- chacun ayant sa voix propre, exprimant une part de l'empire- la musique devient une narration et le chef d'orchestre, un coryphée.  Ce dispositif a pour but de construire des chorales vocales un peu comme un musicien construirait une symphonie.
Dans les premiers moments de la représentation, les voix, tantôt en harmonie, tantôt isolées, sont dans l'ensemble une représentation de l'empire dans lequel le récit se déroule. Chacune d'elles apportent une nuance. Ce n'est pas tant le sens des mots qui est privilégié, c'est l'effet d'ensemble, un peu comme si nous avions une représentation sonore et scénique d'une toile cubiste. Nous présentons au spectateur l'empire sous différents aspects simultanément. Certains d'entre eux sont plus précis que d'autres, le mélange est complexe, mais dans l'ensemble, c'est toujours une impression impériale qui se dégage. Nous invitons le spectateur à participer à la construction de l'empire de Caligula par la suggestion de quelques-unes de ses caractéristiques.

La simultanéité des persectives qui initie Caligula (remix), on la retrouve en finale des opéras classiques, quand les ensembles (trio, quatuor, quitette, sextuor, etc.) réunissent des personnages qui s'expriment tous en même temps et ne s'adressent pas nécessairement les uns aux autres. Le paroxysme lyrique est l'occasion pour le compositeur de transcender les mots par la musique, c'est l'aboutissement d'une ligne dramatique. Le sens n'a pas besoin d'être clair, les pôles sont déjà clairement établis. Dans Caligula (remix), c'est exactement le contraire, le spectateur est confronté d'emblée à un ensemble tonitruant qui, peu à peu, va dégager des figures précises et aborder le récit. Les mots transcederont la "musique".  Cette écriture scénique se met en ordre avec la conséquence logique des thèmes du spectacle: la liberté absolue recherchée par Caligula l'isole et effrite le tissus social.

À la base de la dramaturgie grecque, le choeur constitue l'essentiel de la structure. Il officie l'ensemble du rituel religieux. C'est cette même fonction qu'il occupe initialement dans Caligula (remix). Puis, alors que l'auteur s'émancipe de son rôle de directeur choral et s'écrit son propre rôle, apparaît le principe d'opposition et de conflit- tant dans le récit que dans l'action- et le principe d'acteur. C'est exactement le cheminement scénique que suivront le choeur initial et son directeur de choeur alors que le récit aborde la révolte de Caligula et le conflit qui l'oppose à Rome. Le coryphée devient Caligula, le choeur devient Rome. Nous avions un dispositif narratif, nous aurons un drame.

L'origine du théâtre grec est aussi l'occasion de cerner une autre caractéristique du spectacle: le rite mystique.
C'est du rite dionysiaque que provient le théâtre, lui-même hérité de l'égypte et de l'asie. Le mysticisme que suppose ces cérémonies a répondu de façon extraordinaire au désarroi des classes moyennes du monde grec. La mort et la résurrection du dieu Dionysos- dieu de la fertilité- qui est au coeur de ces rites promettaient l'immortalité personnelle. C'est d'ailleurs de ce même rite que les Évangélistes ont tirés leur mythe. Or, le récit de Caligula qui nous est raconté par ce principe dramatique de choeur et de coryphée est précisemment un récit de désarroi et d'espoir d'immortalité, un récit qui nous apprend l'échec éclatant de cette quête d'immortalité. Ainsi dans Caligula (remix), alors que le principe narratif entrera dans la fiction, alors que se développera le conflit entre un Empereur et son empire, se décomposera également le rite par lequel le protagoniste principal tente d'obtenir l'immortalité, en vain.

5. L'Égypte antique avait un souci particulier de l'art.
"(...) lorsqu'un puissant de ce monde mourrait, la coutume était de le faire accompagner au tombeau par ses serviteurs et ses esclaves (...). Plus tard, quand ces horreurs semblèrent trop cruelles ou trop coûteuses, l'art vint y suppléer. Des images furent substituées aux êtres vivants. Les personnages peints (...) répondaient à l'intention d'assister l'âme (...). Ce qui comptait le plus, ce n'était pas que ce fût beau, mais que ce fût complet. Le devoir de l'artiste était de conserver chaque chose aussi clairement que possible. (...) Leur méthode ressemblait plus à celle du cartographe que celle du peinte."
L'écriture scénique de Caligula (remix) suit cette coutume. On la retrouve dans la façon d'écrire les choeurs pour dépeindre une vie et un empire, dans la scénographie- elle paraîtra inachevée-, dans la représentation de la violence, omniprésente dans l'oeuvre de Camus et dont nous voulions éviter la représentation hyper-réaliste, mais aussi dans la simple présence des choristes habillés en civil dont la seule voix et quelques gestes suffisent, à notre avis, à rendre le tableau complet. On retrouve une volonté analogue chez l'artiste Rembrandt Van Rijn qui déclarait une peinture terminée lorsqu'il avait atteint son but, laissant souvent des parties de l'oeuvre à l'état d'esquisse.

6. Le conflit qui oppose Caligula à Rome dans le récit, nous avons choisit de les transporter dans la façon même de raconter ce récit, comme si la volonté de pouvoir de l'empereur et sa démesure gangrènaient la forme narrative du spectacle. Nous voulions que Caligula "avale" ce rôle intial et apparement purement fonctionnel de chef de choeur. Nous ne quitterons jamais vraiment tout à fait la forme narrative.
"Si l’histoire de la révolte fait l’objet de L’Homme révolté, toute la rage qu’elle accumule est déjà concentrée dans Caligula. Le protagoniste ressort comme l’apothéose de la révolte et, par conséquent, comme l’un des personnages les plus démentiels de l’histoire du théâtre. Sa folie est éminemment lucide, voire choisie, comme l’envers d’une hyperintelligence. Elle résulte d’une « conversion » à l’absurde et se double pourtant d’une quête insatiable. Théâtrale, elle se donne en spectacle, tout en ayant l’air simulée. Caligula est un personnage-acteur par excellence et de surcroît, un grand metteur en scène. Il témoigne en cela d’une vision du monde qui rejoint le motif baroque du theatrum mundi(...). (...) par la satire, il met au jour l’absurde social et moral. En somme, Caligula fait converger des thèmes directeurs de l’œuvre camusienne : la philosophie de l’absurde, le sentiment de la théâtralité du monde, l’amour déchiré de la vie, la révolte, la critique du totalitarisme."re de la forme narrative, il devient le démiurge tirant les ficelles de son propre drame, et ce drame s'achève sur sa propre mort, mais cette mort est souhaitée: un suicide.

 
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